CARTON ROUGE

Les Tréteaux de France inquiets pour l'avenir du spectacle vivant dans notre pays - Un texte de Robin Renucci

Résumé

L'accord signé le 22 mars par certains des partenaires sociaux pour le gestion de l'UNEDIC (et agréé par le ministère du travail) est un boulet projeté dans le délicat édifice économique et social du spectacle vivant qui va, pour longtemps, freiner l'innovation et la créativité porteuses de développement.

Visionnez le film Intermittent, précaire à temps plein ? sur  http://www.youtube.com/user/datagueule 

 

Il n’est assurément pas anodin que le régime d'indemnisation du chômage des intermittents du spectacle soit précisément remis en question alors que ce que l’on peut appeler le nouvel esprit du capitalisme est à son apogée. Les nouvelles formes d’organisation du travail, les valeurs et les statuts qui sont privilégiés par cette dernière métamorphose du capitalisme ne sont plus celles qui avaient cours il n’y a pourtant pas bien longtemps : le salariat, la stabilité, le CDI…

Ces formes nouvelles sont basés sur les qualités du créatif indépendant : la flexibilité, l’autonomie, l’initiative, l’engagement et l’individualisme et sont relayés par des formules contractuelles de plus en plus individualisées, dans lesquelles le Droit du travail se dilue.

Que le MEDEF se montre particulièrement acharné à briser le régime actuel des intermittents du spectacle devient, à la lumière de cette analyse, bien plus intelligible.

En cette période confuse, il faut rappeler

- que les artistes et techniciens du spectacle vivant n'ont pas de "statut", qu'ils sont des salariés du secteur privé comme les autres et qu'il serait impensable de les priver du bénéfice de la solidarité interprofessionnelle,
- que le régime particulier des annexes VIII et X est le corolaire de la brièveté et de la précarité des contrats de travail dits "d'usage", CDD habituels des artistes et techniciens du spectacle, qui privent les salariés d'indemnité de fin de contrat ou de précarité,
- que les entreprises qui ont recours à ce type de contrat cotisent à l'assurance chômage à un taux double de celui des autres entreprises,
- qu'exclure les plus fragiles d'entre nous, les moins inscrits dans le système, hors des régimes de solidarité, c'est aggraver leur exclusion sociale et la génération d'une société clivée, simplificatrice et violente.

L'accord signé le 22 mars par certains des partenaires sociaux pour le gestion de l'UNEDIC (et agréé par le ministère du travail) est un boulet projeté dans le délicat édifice économique et social du spectacle vivant qui va, pour longtemps, freiner l'innovation et la créativité porteuses de développement.

La mesure "réparatrice" concédée par l'État, si elle réduit provisoirement la fracture, embrouille toute perspective de résolution à long terme en mêlant dans les esprits la subvention sociale, la juste rémunération du travail et de la création, la subvention artistique, la mutualisation du risque social…

Mais c’est moins alors les salariés du spectacle qui sont en ligne de mire que la pérennité d’un régime qui prend en compte (et compense en partie) ce que leur activité comprend de risques, de précarité et d’aléatoire. Or, précarité et aléatoire sont en passe de se généraliser et de toucher bien des secteurs autres qu’artistiques.

En rognant progressivement le régime des intermittents, il sera aisé de l’appliquer à de nouvelles catégories professionnelles : le travailleur - tout travailleur - devenant un intermittent.

Ne nous y trompons pas : en disant et redisant encore  « C’est la culture qu’on assassine », on profère certes une vérité à prendre au sérieux, mais également on met en garde contre la mise à mal, mois après mois, de tout un système de protection sociale, basé sur le salariat.

Dépeindre les artistes comme les derniers privilégiés est un contresens volontairement entretenu et destiné à les couper du reste de la population.

Il serait plus judicieux de les considérer comme les premiers à avoir la malheureuse opportunité de pouvoir défendre une protection sociale dans le cadre d'une précarisation du travail qui sera bientôt partagée par tous. C’est en pointant cela que les intermittents du spectacle peuvent tisser des liens et créer de nouvelles solidarités avec l’ensemble de la population.

Si certaines grandes productions pourront continuer à naître et à tourner, les créateurs plus modestes, les auteurs, les compositeurs, les interprètes, les techniciens moins "bancables" vont disparaître. Or, c’est du foisonnement, et de l’émulation qu’il crée, que naissent bon nombre de créations. Seule la multiplicité, y compris la multiplicité des langues, peut être une réponse à l’unicité, à la massification, à la globalisation. Les projets artistiques « interstitiels » sont autant d’alternatives à une pensée unique et à un secteur culturel déjà souvent soit institutionnalisé soit soumis à la seule loi du marché.

Robin Renucci - 1er juillet 2014