Ruy Blas - Création 2012

de Victor Hugo mise en scène de Christian Schiaretti

Distribution et équipe artistique

DISTRIBUTION ET EQUIPE ARTISTIQUE

Robin Renucci (Don Salluste) ; Nicolas Gonzales* (Ruy Blas) ; Olivier Borle* (Don César) ; Juliette Rizoud* (La Reine) ; Philippe Dusigne (Don Guritan, Don Antonio; Ubilla) ; Claude Koener (Le Marquis del Basto, Covadenga, une duègne) ; Yasmina Remil* (Casilda, Le page) ; Laurence Besson* (La Duchesse d’Albuquerque, Un conseiller, La duègne) ; Thomas Fitterer (Montazgo, Un alcade) ; Clément Carabédian* (Le Comte de Camporeal, Un alcade, Un serviteur) ; Yves Bressiant  (Le Comte d’Albe, Marquis de Priego, Le laquais) ; José Lémius (Gudiel, Le Marquis de Santa-Cruz, Un conseiller) ; Julien Gauthier* (Don Manuel Arias, Un alguazil, Un valet) ; Brahim Achhal et Larbi Guémar (Techniciens en jeu)

*La troupe du TNP

 

Assistant à la mise en scène : Olivier Borle ; Scénographie : Christian Schiaretti et Fanny Gamet ; Accessoires : Fanny Gamet ; Lumière : Julia Grand ; Son : Laurent Dureux ; Costumes : Thibaut Welchlin ; Maquillages et coiffures : Claire Cohen

 

Production Tréteaux de France 

En coproduction avec le Théâtre National Populaire et le Conseil Général de l'Eure

 

Résumé

Ruy Blas ou la couronne du génie
Au cœur de Ruy Blas résonne un aveu encore anonyme à valeur de paradigme : « Ver de terre amoureux d’une étoile ». Comment l’entendre ? En conte de fée : un valet aime la reine et devient son premier ministre. En mélodrame : deux cœurs purs saisis d’amour fou succombent à un serpent machiavélique. En tragédie sociale : malgré sa valeur, un prolétaire meurt victime de la tyrannie des Grands. En comédie de l’aliénation : puisque le titre seul fait la valeur, un laquais ne peut faire (re)connaître son talent qu’en se faisant passer pour noble. En drame romantique : puisque l’homme du peuple a le génie pour couronne, sa place n’est plus dans les marges ou les bas-fonds, mais au sommet de la société.

De fait, avant la Révolution Française, sous l’Ancien Régime, la naissance assignait une condition au point de signer un destin. Les ordres ne se transgressaient pas (ou peu), et chacun était fils de sa classe – autant dire, pour l’homme de la rue, fils de personne. Mais si la lignée disait l’essentiel – bon sang ne saurait mentir -, elle ne déterminait pas tout : le nom imposait le renom. Au gentilhomme de tenir son rang, de se montrer digne de son sang, de confirmer par ses actes son essence supérieure. Faute de quoi, l’homme de qualité tombait dans la déchéance. Et sans nul doute, contrepoint de cette descente aux enfers de la bonne société, le mouvement inverse, ascentionnel, était-il lui aussi réalité. Dans le droit fil des affranchis antiques, des annoblis médiévaux et des parvenus classiques, le roturier moderne pouvait bien, par une extraordinaire industrie et à la faveur d’une grâce inouïe, s’élever pour atteindre les sommets du grand monde et du pouvoir. Telle fut la destinée de maints favoris, à la Cour des Habsbourg ou des Bourbons.

Mais dans cette galerie des hommes d’exception, hissés hors de leur condition à la force de leur extrême singularité, Ruy Blas fait figure d’archétype révolutionnaire. Derrière son Espagne décadente de 1699 transparaît la France abâtardie de 1838 : sous le crépuscule du Siècle d’or espagnol perce le désenchantement né d’une révolution deux fois confisquée, en 1830 encore par une monarchie bourgeoise, orléaniste, qui a pris pour credo l’injonction de Guizot : « Enrichissez-vous ». Troquant l’honneur pour le profit, l’aristocratie sombre dans la corruption – « Bon appétit, messieurs ! ». Elle y perd le monopole de la définition de la valeur, qui n’est plus, désormais, la naissance, mais le mérite. Mérite qui, porté à son incandescence et à sa quintessence, se transmue en génie, cet élitisme du peuple magnifié par la vision du poète. Bien qu’advenue en ce dix-neuvième siècle croissant, la Révolution Française reste encore à réaliser – Français, encore un effort et vous serez républicains – 1848 n’est pas loin. Aux antipodes de Musset, pour qui l’Histoire n’a aucun sens, la Révolution aucun espoir, l’action aucune portée et le peuple aucune existence, quatre ans après Lorenzaccio, Hugo fait surgir, sur la scène agonisante de la monarchie et les ruines de la tyrannie, le héros du peuple en marche vers l’avenir.

« Ver de terre amoureux d’une étoile » : d’une contradiction jadis insurmontable, la dialectique hugolienne crée une dynamique révolutionnaire qui, par l’éclair du génie et l’élan d’amour, permet le dépassement de la fatalité sociale, la transmutation des valeurs et l’espérance d’un progrès historique. Désormais, pour être un héros souverain, régnant sur les cœurs et sur ses sujets, un valet n’aura plus à se prétendre grand seigneur. Il pourra quitter l’imposture et l’anonymat pour assumer, à travers son nom, son identité : Ruy Blas – « Merci ! ».

Ruy Blas ou la couronne du génie par Gérald Garutti

 

ENTRETIEN AVEC ROBIN RENUCCI
Robin Renucci a gardé de sa formation au Conservatoire de Paris un goût véritable du texte littéraire. Nous avons recueilli ses propos sur le travail réalisé autour du rôle de don Salluste.

Esther Papaud : Robin Renucci, pourriez-vous nous parler en quelques mots de votre méthode de travail pour aborder un texte en vers comme Ruy Blas ?

Robin Renucci : Hugo dit du vers que c'est un flacon ? (un verre...) sans lequel le sens
s'échapperait. Cela signifie que la forme a une véritable importance. J'approche vraiment l'œuvre par sa structure. C'est-à-dire que je ne me demande pas comment je vais jouer une chose, ou quelle sera mon interprétation, je commence d'abord par regarder la partition musicale. Elle dit déjà beaucoup. Je travaille les alexandrins à partir de plusieurs points :
Le respect de la métrique. Si le rythme de l'alexandrin peut se décomposer en 3/3/6, on sent dans la première partie du vers un battement d'hésitation qui donne des indications de jeu. En me souciant de la métrique, je suis joué par la respiration de l'autre, comme un instrument de musique, ou un soufflet de forge.
C'est lui, l'auteur, qui me donne son souffle, qui provoque mon rythme. Je suis alors à la fois la marionnette et le marionnettiste. Je dis le texte et je suis le premier spectateur de ses effets. Ce n'est pas contraignant, au contraire ; c'est un phrasé obligeant, pas obligé. C'est même cette respiration qui permet de mémoriser. C'est elle qui inscrit la partition dans le corps.
Le soutien de la syntaxe. La syntaxe c'est l'organisation de la pensée. Hugo est un auteur qui nous tient en haleine comme lorsque l’on raconte une histoire à un enfant. Il laisse les gens dans un suspens. En ménageant des attentes, cette organisation de la phrase permet à celui qui parle de symboliser, c'est-à-dire de partager par les mots l'image de ce qui n'est pas présent. Elle transmet un imaginaire. L'univers phonétique hugolien est extraordinaire. Il faut faire sonner cette langue un peu « mirlitone», un peu clinquante, gasconne, où les consonnes et les voyelles sont très sonores.

E.P. : Le texte est une partition, le comédien un instrument de musique, à quel moment intervient vraiment la question des mouvements, et de la mise en espace du corps?

R.R. : Il y a la question de l'énergie, de la puissance. Celle de Salluste est mentionnée dans le texte. Ruy Blas dit que c'est « une bête fauve », pourtant, lui affirme « Je ne suis pas méchant », il faut composer avec ces deux données. Pour moi, don Salluste est un félin, une sorte de panthère noire. Un serpent aussi : il a un rapport ondulatoire avec les autres personnages. C'est quelqu'un qui est assez souple et non quelqu'un de cassant. Cela est aussi écrit dans le texte, on parle de « sa bouche de serpent ». Le costume a aussi une influence sur le type de mouvements. Lorsqu'on a un pourpoint comme le mien, très serré, on ne peut pas se vautrer. Il me rend coupant. Cela m'impose aussi une ligne, don Salluste est un personnage droit, qui ne gesticule pas, qui n'oscille pas. C'est quelqu'un qui pense et quand on pense, on ne bouge pas.
Quant à la mise en espace, elle intervient au moment où le metteur en scène décide lui-même de quitter la table. Un bon metteur en scène sait placer les comédiens dans l'espace. Ce n'est pas la même chose d'aller de jardin à cour (de gauche à droite pour les spectateurs) ou de cour à jardin, par exemple. Pour nous, Français, Européens, le sens de lecture se fait de gauche à droite. Lorsque Salluste rentre de cour pour aller vers jardin, il va donc à contresens, et il apparaît tout de suite comme un personnage d'opposition. Mais le metteur en scène ne dit pas tout, il y a des gestes qui s'imposent dans l'instant et qui restent par la suite. Quand quelque chose n'est pas juste, l'acteur le sent et peut éventuellement proposer autre chose, amener le metteur en scène à faire un changement.

Note d'intention

Ruy Blas est la plus belle pièce de Hugo ! Cette pièce se déploie entre deux tensions : une passion amoureuse qui n’échoue pas,même si elle conduit le héros au suicide, et l’inaccomplissement politique d’un Ruy Blas qui porte le peuple et échoue dans sa volonté politique. A terme, le meurtre de Salluste, c’est la terreur, celle qui naît de la colère d’un peuple qui n’est pas accompli. A cet égard, le « Bon appétit Messieurs ! » a le pathétique d’une indignation sans engagement. Au fond, Ruy Blas est une oeuvre assez noire, nimbée d’une sorte d’onirisme étrange.
Christian Schiaretti

Le TNP et Les Tréteaux de France sont deux centres dramatiques nationaux dont l’histoire exprime un désir profond de conversation avec des hommes et des femmes que la vie éloigne du théâtre. Coproduire deux formes du même spectacle répond à la volonté de Christian Schiaretti et de Robin Renucci de cheminer ensemble dans cette direction. L’oeuvre de Victor Hugo fut pour Jean Vilar et Gérard Philipe une étape majeure. Elle revient aujourd’hui pour affirmer encore et toujours une conviction : le théâtre trouve son sens quand l’oeuvre rencontre les hommes et les femmes de son temps.
Robin Renucci